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Leçon d’État
Il faut… que je me réveille. J’ai… trop longtemps dormi. Avec sa mort, je dois renaître, en même temps que pour eux je naîtrai. Pour eux… Pour qui ? Le peuple… oui… le peuple. Mais, qu’en pensera-t-il ? Que Karl V sera comme Karl IV ? Probablement un autre roi sanguinaire ? Certainement… oui ! Pourtant… il n’est pas encore… les médecins le sauveront peut-être encore, bien que… bien que… Le Grand Chambellan est tout miel en ce moment ; l’heure de mon père… est peut-être venue ; les requins dans l’ombre ont certainement choisi d’éliminer leur chef, qui avec l’âge s’est radouci ! peut-être même… ont-ils peur, oui… peur que le pouvoir leur échappe… car, ce sont eux, oui ce sont eux… qui l’ont…
Quant à moi, je suis le prince stupide et borné, toujours dans les livres de la grande bibliothèque royale, qui sous le règne de mon père a dépéri ! Pire ! Aucun artiste, mis à part ces hypocrites enjôleurs, aimant la rime facile et la rhétorique bonhomme, ne sont venus enrichir, ce que… ce que… XXXI siècles de civilisation chrétienne ont bâti ! Pour eux, je suis Claude, un César qui abritera leurs atrocités, et qu’ils pourront abattre au profit d’un de mes bornés de fils que leur mère, ma cousine Béatrice, cette femme qu’ils m’ont choisi pour épouse, a gâtés, les rendant suffisants, vaniteux et même méprisants envers leur père et leur grand-père.
Pourtant, et c’est triste à dire, je n’ai pas envie de pleurer ! C’est pourtant mon père… mais je ne pense pas qu’un jour, je puisse lui pardonner… Et je ne veux pas non plus oublier. Ahhh ! on frappe à ma porte… Cachons ces écrits dangereux et composons-nous un visage d’imbécile, c’est peut-être, à l’heure actuelle, la seule voie à suivre pour survivre…
* *
Que de précautions dois-je prendre pour cacher ce cahier à la vue de mes ennemis, et combien sont-ils, ceux qui ne doivent pas voir ce que j’y mets et y mettrai certainement au cours de mon règne. Car maintenant c’est fait… Je suis roi, ou presque… L’intronisation se fera dans trois mois… Je serai alors le nouveau roi d’un royaume fatigué, d’un peuple fatigué et je suis moi-même d’ores et déjà un roi fatigué ; Et triste, je suis… oui triste… et aussi j’ai… pleuré… Je ne l’aurais pas cru pourtant mais… je n’ai pas pu empêcher cet épanchement si étranger à ce que je croyais ressentir ; à peine ai-je pu attendre l’instant d’être seul pour pouvoir, sans crainte et libre, ne plus vivre dans ce mensonge où jour après jour, je me sens m’enliser, ne voyant autour de moi que des lianes incertaines qui m’entraîneraient plus sûrement et plus rapidement dans ma chute. Que n’aurais-je donné pourtant, en cet instant précis où la douleur s’emparait de mes sens, pour faire enfermer ce Grand Chambellan dans mes prisons, en réponse au regard calculateur que je lui remarquais quand, d’une façon faussement contrite, il vint m’annoncer après avoir frappé à la porte de mes appartements, la mort de mon père. Seulement voilà, mon propre capitaine de la garde n’a aucune confiance en ce roi ayant grandi dans une bibliothèque loin des « bons plaisirs que sont les jeux de guerre et la chasse, qui seuls forment la noblesse ». Quelle douce tentation alors que de se laisser glisser vers une mort certaine, afin d’éviter ces négations perpétuelles de soi ! Mais voilà : je ne crois pas que je pourrais partir en paix en laissant mon peuple entre de telles mains, tachées du sang du pauvre. Je me crois devoir changer ces choses… Comment ? Je ne sais pas encore, mais je trouverai… J’ai foi encore en cela. Mais avant tout, il me faut savoir en qui je peux avoir confiance autre qu’en ce cahier, qui, s’il m’aide à y voir plus clair en moi et vis-à-vis de ce qui m’entoure, ne peut m’aider dans les actions que je devrai bientôt entreprendre pour éliminer, à ma manière et non à la leur, ce pouvoir gênant qui ne fait de moi qu’un roi fantoche, tandis que (il faut bien le dire) je suis moi-même gênant pour mes fils, qui semblent déjà souhaiter me voir disparaître.
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Ah ! ! ! Que les jeux du théâtre sont donc difficiles ! Pendant deux semaines, j’ai tenté de savoir qui pourrait m’aider dans mon règne et l’échec est total…
Bien sûr, je crois deviner en certaines personnes une noblesse de cœur qui pourrait signifier une aide éventuelle, mais je devine la crainte et la méfiance dans leurs actions. Elles semblent en fait aussi désemparées que moi, autant mensongères, autant blessées que je le suis ; Notre souffrance est palpable mais… ne risque t-elle pas d’être feinte ?
Non ! Décidément je ne puis encore qu’attendre que des choses plus sûres me convainquent d’agir, de fomenter ce complot contre la royauté, complot auquel un roi lui‑même participe ! Comment donner confiance à des conspirateurs envers leur chef, lorsque celui-ci est lui-même un de ceux qu’il faut abattre ? Car là, en fait, est bien le problème : je ne veux pas de ce règne, je veux pouvoir m’en débarrasser, le donner à des personnes plus compétentes que moi à la gestion d’un peuple et d’un royaume, afin de pouvoir me consacrer aux livres qui m’appellent…
* *
Je crois bien que ce sera plus difficile encore que je ne le pensais… Je reviens à l’instant d’une tournée d’inspection dans mon royaume, inspection que j’eus quelque difficulté à obtenir de mon entourage, mais qui fut pour moi riche d’enseignements. Hélas, je n’ai pu consigner tout cela au fur et à mesure avant mon retour en ce château, par crainte que mon cahier ne soit découvert. Quant à la cachette où il tient, j’avais pris avant de partir quelques précautions pour m’enquérir de sa possible découverte. Persuadé qu’il ne l’a point été, mais également que mon appartement a été fouillé, je puis tranquillement poursuivre. Une révolution abattant la monarchie est aujourd’hui impossible. Je ne sais pas qui…
* *
Le Grand Chambellan ! Ce doit être lui ! Il a bien failli réussir quand il est entré dans mes appartements ! Complètement affolé, je n’ai eu que le temps de cacher sur moi ce cahier, qu’aussitôt j’étais entraîné vers les appartements de mon fils aîné… qu’ils ont… assassiné ! La maladie dont il est mort est la même que celle dont mon père a été touché. Pourquoi ont-ils décidé de l’éliminer et de me laisser moi ? Je ne sais… mais cela ne me dit rien de bon. Mon fils cadet est maintenant l’héritier, mais il n’a que seize ans ; et la majorité est à vingt-trois ans. Auraient-ils dans l’idée de se donner sept ans de régence ? J’en doute ; cela me semble louche ; Quelle en serait la finalité ? Mais pendant que j’étais entraîné vers cette vision… de sang, le Grand Chambellan était revenu dans ma chambre et j’ai su voir par la suite que ma cache a été découverte. Il n’a heureusement trouvé qu’un cahier dans lequel les annotations sont très favorables au régime actuel ; il ne me reste plus qu’à espérer qu’il ait été dupé par le stratagème, car ce que j’avais commencé hier par « Je ne sais pas qui » trouve dans le Grand Chambellan la personne que je cherchais. Il faudra que je tente d’en savoir un peu plus sur lui. Je crois qu’il est, contrairement à ses compagnons, quelque peu cultivé, et en tout cas, si ce n’est pas lui, l’un d’entre eux au moins a une culture suffisante : suffisante pour ce que j’ai vu. On dirait que ces dictateurs ont pensé à tout ce qui, dans notre histoire, a permis les évolutions et les révolutions passées. Comment autrement expliquer le manque d’artistes, le manque de créateurs autres que ceux qui, depuis cinquante ans, respectent un modèle unique, ayant pour finalité le soutien de ce régime. Comment autrement expliquer l’absence de bourgeoisie qui entraîna les révolutions bourgeoises du XIXème siècle ? Comment autrement expliquer l’absolution de l’église qui prêche aux pauvres la souffrance terrestre, pour le salut de l’âme, tout en se préservant d’elle par le choix de ses évêques. Comment autrement expliquer cette unique armée royale, dont le chef est ce capitaine de la garde, c’est-à-dire non pas un de ces grands nobles qui auraient pu se révolter, emmenant derrière lui l’armée, ni même un des officiers supérieurs, généraux commandant les armées de provinces… faiblesses de la noblesse ! Comment, enfin, autrement expliquer le dos courbé du peuple et son regard qui reste baissé peut-être… pour ne pas risquer de voir les pendus qui rappellent ou la dernière opposition au régime ou… un simple « exemple »… ? Ma propre situation est dès lors plus compréhensible ; mais bien que plus confortablement installé que le peuple, je ne suis pas pour autant plus libre que lui, et cela me prouve l’existence d’une pensée. Ces diverses situations ne peuvent être imputables au hasard. Cela en ferait beaucoup trop. Le temps m’en est d’autant plus compté et ma marge de manœuvre d’autant plus rétrécie, mais chaque système a son talon d’Achille ; son ingénieur serait bien le diable si je n’arrivais point à trouver celui que derrière lui, il doit avoir laissé.
* *
Nous étions deux nobles, deux agneaux parmi les loups. Pourtant, je dois l’avouer, nous n’étions pas des anges… Je ne l’avais pas vu depuis… peut-être vingt ans. Nos pères nous ayant quittés, plus rien ne devait s’opposer à son retour à la cour. Hélas, cela montre bien qu’en province on croit que le royaume est gouverné par son roi et qu’il est entouré de fidèles serviteurs.
Pourtant, si la venue de mon ami le baron Kodzky me semble réconfortante en cette période difficile, le garder près de moi, c’est aussi le condamner ; si j’échoue, je l’entraînerai dans ma perte et si je réussis, cela ne nous sauvera peut-être pas pour autant. En attendant, c’est à mon couronnement officiel, hier, que je dois cette rencontre. Je l’ai aussitôt élevé au titre de comte. Trois mois en effet se sont écoulés depuis la mort de mon père. Selon les lois, j’ai donc reçu l’allégeance des nobles envers mon règne et ma personne, chose qui, de toute manière était pure formalité. Loin de les regretter, nous ne sommes tout de même plus en ces temps où ces mois d’interrègne étaient prétexte à tentatives de prise de pouvoir de la part de certains nobles à l’esprit fougueux, contestant le choix de l’héritier à la couronne. Aujourd’hui, traînant avec eux leur graisse, voûtés par leur apparat et leurs bijoux, incapables de fomenter quoi que ce soit contre moi, ils seraient, hélas plus inaptes encore à me défendre. Il faut dire que la plupart d’entre eux ont eux-mêmes reproduit ma prison, s’entourant de conseillers qui, tels des sangsues, ne laissent que l’apparence du pouvoir. Pourtant, un duc, étique, ne dépassant pas le mètre soixante tout au plus, créa un mouvement de mécontentement parmi ses pairs en paraissant habillé de façon fort simple, et bouscula le protocole en expédiant son allégeance. S’excusant, il ne resta pas pour le banquet, signe que tous prirent pour du dédain. La cour attendit un moment que je réagisse et moi–même, persuadé que mon capitaine de la garde allait corriger cet impétueux, je me contentai, le regard meurtri, de regarder le Grand Chambellan. Je ne surpris dans son attitude que le contentement d’une éminence grise redonnant, par amusement peut-être, le pouvoir à son détenteur légitime. A ce moment, j’eus très envie de réagir ! D’utiliser, pour le plaisir de l’utiliser, ce pouvoir que l’on me donnait ainsi, comme un maître donne un sucre à son chien. J’allais réprimander ce duc trop impétueux, lui montrer que l’on ne peut ainsi salir la pourpre ! … Puis, une autre pensée me vint : utiliser ce pouvoir, c’était aussi surprendre… Surprendre le duc, qui n’eut certainement pas agi ainsi s’il attendait quelque remarque de ma part ; surprendre ces nobles, qui savent que je ne vaux pas mieux qu’eux, que ma faiblesse égale la leur ; surprendre les éminences grises, leur enlevant le plaisir de me voir humilié, leur donnant le soupçon, leur donnant à craindre pour leur emprise sur moi et le royaume. Et puis finalement, ce duc pourrait peut-être servir à quelque chose dans les plans futurs. Aussi, pensant agir au mieux, donnant aux nobles ce qu’ils espéraient sans y croire (une réaction !) et à mes geôliers la preuve de ma faiblesse, je déclarai, au bout de quelques secondes seulement :
« Le duc de Nioumenbak ne semble pas se plaire de notre compagnie ! Cela est bien, ainsi notre compagnie n’aura pas à souffrir la sienne. Au suivant donc de mes nobles sujets ! ». Je vis alors, au son de la voix du Grand Chambellan annonçant un vicomte quelconque, que ma réponse avait été bonne, et dans quel état de plaisir elle l’avait mis. Il vint néanmoins me voir plus tard pour me faire signer un décret d’exil de la cour de sept ans pour le duc, ce qui au passage coïncide avec la majorité de mon deuxième fils ; histoire sans doute d’éviter toute rencontre entre deux hommes, qui j’en suis persuadé, seuls ne peuvent rien, mais qui, ensemble, pourraient trouver ce talon d’Achille, dont je parlais, il y a peu.
* *
J’ai finalement pris la décision de garder Kodzky avec moi en lui confiant la charge de Grand Bibliothécaire Royal, fonction qui avait été supprimée sous le règne de mon arrière grand-père. Seulement, chose surprenante, la tête du Grand Chambellan, si elle fut amusante pour moi à regarder en lui annonçant ma volonté, fut également source d’une inquiétude qui va croissante. Il resta un moment immobile, bouche bée puis devint blême, me considérant avec un sentiment d’effroi, similaire à celui que l’on peut avoir en regardant un animal et croyant voir dans son regard une étincelle d’intelligence, source peut-être de danger. Puis il se ressaisit et je compris qu’il venait à la fois de se rassurer contre ses propres doutes et de se gourmander d’avoir trop montré son trouble, ne faisant ainsi que renforcer le mien. Et comment lui donner tort ? En effet, mon idée de départ était tout à fait innocente. Mettre Kodzky à la bibliothèque, c’était légitimer sa présence tout en le plaçant près de moi. Ayant moi–même, et de forte longue date, pris l’habitude de passer de nombreuses heures par semaine dans cette bibliothèque il me semblait que nous pourrions ensemble et sans trop de problème, discourir de nos actions futures sans pour autant éveiller l’attention voire la méfiance. Mais maintenant je ne sais plus. Ce dont je suis sûr par contre, c’est que le savoir est à la source de tout. Or la question qui depuis peu fait croître mon inquiétude est la suivante : le pouvoir, pour eux, découle-t-il du savoir ou bien l’inverse ? Que tentent-ils de protéger du pouvoir ou du savoir ? La bibliothèque est-elle, pour eux, de leur pouvoir le soutien ou bien le pouvoir leur permet-il de cacher le savoir ? Dès lors, Kodzky, loin d’être à l’abri, est plus menacé encore que moi-même.
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